Pierre DALLOZ, l'architecte

Pierre DALLOZ, l'architecte du tremplin

« Grenoble, la montagne, le Vercors, l’architecture… Ma vie tient tout entière dans ces quelques mots. »

Ce 18 février 1968, le soleil se couche sur les Jeux Olympiques. Sur le tremplin de Saint-Nizier qu’il a conçu, la dernière épreuve vient de s’achever. Tandis que la clameur retombe, Pierre Dalloz contemple son œuvre. Pour lui, ce tremplin n’est pas seulement du béton et de l’acier ; c’est la synthèse d’une vie.

Tout a commencé cinquante ans plus tôt. Le 11 novembre 1918, alors que le canon tonne pour annoncer l’Armistice, un jeune homme de 18 ans arrive à Grenoble. Loin de sa ville natale de Bourges, il s’inscrit à l’Institut Électrotechnique. Ce soir-là, il se mêle à la liesse populaire, ivre de liberté. Grenoble devient le décor de sa jeunesse. Il y étudie, mais surtout, il y découvre la montagne. Alpiniste chevronné, il conquiert la chaîne de Belledonne, ouvre des voies dans le Mont-Blanc et laisse son nom à une fissure des Trois Pucelles. Un premier lien indéfectible avec le lieu.

Couverture du livre Haute montagne

Puis vient le temps des bâtisseurs et des combats. Installé à Paris dès 1929 avec son épouse, l’artiste Henriette Groll, Dalloz côtoie l’intelligentsia, collabore avec Auguste Perret et fréquente Jean Giraudoux. Mais la guerre brise cet élan. Opposé à Vichy, il se réfugie aux Côtes de Sassenage. C’est là, avec son ami l’écrivain Jean Prévost, qu’il imagine l’impensable : faire du Vercors une forteresse stratégique. Le « Plan Montagnard » est né.

Henriette Groll

L’histoire devient tragique. Contraint à la clandestinité, Dalloz rejoint Londres via Alger. Le débarquement le bloque outre-Manche lorsqu’il apprend la terrible nouvelle : Jean Prévost, son frère d’armes, est tombé sous les balles allemandes au Pont Charvet, au sortir des gorges d’Engins. Jusqu’à son dernier souffle, Dalloz portera le poids de cette disparition :

« Je vois le cimetière où repose Jean Prévost, que j’ai attiré dans le Vercors… et auquel je survis depuis 25 ans. »

L’après-guerre est le temps de la reconstruction. Au ministère, aux côtés d’Eugène Claudius-Petit, Dalloz impose sa vision moderniste, parfois avec fracas, du Vieux-Port de Marseille à Alger. Mais l’homme est entier, intransigeant, et se heurte souvent aux institutions.

Finalement, le destin le ramène à Saint-Nizier. Sa seule véritable œuvre architecturale sera ce tremplin olympique. Malgré les polémiques et la lutte pour faire reconnaître sa paternité sur le projet au côté du consultant technique et architecte Heinrich Klopfer, le résultat est là.

Retour en 1968. Le dernier sauteur s’est envolé. Autour de la piste, la foule reste figée, comme au sortir d’un rêve. Dans le ciel radieux, des fumées mauves et jaunes s’élèvent. C’est l’apothéose. Un instant de grâce, de silence et d’immobilité où communient la jeunesse du monde et l’architecte.

Les Trois Pucelles, la Résistance, le Tremplin… La boucle est bouclée. Pierre Dalloz s’éteindra le 2 mai 1992 à Sassenage, au pied de ces montagnes qui furent toute sa vie.

Pierre DALLOZ, l'architecte du tremplin

Les derniers mots à un ami : la lettre de Borgo

C’est à Pierre Dalloz, compagnon de route et confident, que Saint-Exupéry confie ses ultimes réflexions. Alors qu’il s’apprête à décoller de la base de Borgo en Corse pour une mission de reconnaissance dont il ne reviendra pas, « Saint-Ex » livre son amertume face à la déshumanisation du monde. Entre lassitude et clairvoyance, il y dessine son rêve d’un retour à l’essentiel : la terre, la protection de l’homme et la figure du jardinier.

“Cher cher Dalloz que je regrette vos quatre lignes ! Vous êtes sans doute le seul homme que je reconnaisse comme tel sur ce continent. J’aurais aimé savoir ce que vous pensiez des temps présents. Moi je désespère.

J’imagine que vous pensez que j’avais raison sous tous les angles, sur tous les plans.
Quelle odeur ! Fasse le ciel que vous me donniez tort. Que je serais heureux de votre témoignage !

Moi je fais la guerre le plus profondément possible. Je suis certes le doyen des pilotes de guerre du monde. La limite d’âge est de trente ans sur le type d’avion monoplace de chasse que je pilote. Et l’autre jour j’ai eu la panne d’un moteur, à dix mille mètres d’altitude, au-dessus d’Annecy, à l’heure même où j’avais… quarante-quatre ans ! Tandis que je ramais sur les Alpes à vitesse de tortue, à la merci de toute la chasse allemande, je ,rigolais doucement en songeant aux super patriotes qui interdisent mes livres en Afrique du Nord. C’est drôle.

J’ai tout connu depuis mon retour à l’escadrille (ce retour est un miracle). J’ai connu la panne, l’évanouissement par accident d’oxygène, la poursuite par les chasseurs, et aussi l’incendie en vol. Je paie bien. Je ne me crois pas trop avare et je me sens charpentier sain. C’est ma seule satisfaction. Et aussi de me promener, seul avion et seul à bord, des heures durant, sur la France, à prendre des photographies. Ça c’est étrange. Ici on est loin du bain de haine mais, malgré la gentillesse de l’escadrille, c’est tout de même un peu la misère humaine. Je n’ai personne, jamais, avec qui parler. C’est déjà quelque chose d’avoir avec qui vivre. Mais quelle solitude spirituelle !

Si je suis descendu je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante.
Et je hais leur vertu de robots. Moi j’étais fait pour être jardinier.

Je vous embrasse.”